Samedi 27 janvier, Christophe Fourvel était libraire d’un jour aux Sandales d’Empédocle. A cette occasion, il avait installé une « urne littéraire » dans laquelle chaque lecteur pouvait déposer une phrase évoquant un plaisir de lecture. Ces phrases ont été regroupées par Christophe Fourvel pour constituer le texte ci-dessous. Celui-ci, ainsi que les livres évoqués par nos lecteurs, ont été exposés à la librairie. 
Merci à tous les participants…

NOS PLUS BEAUX SOUVENIRS DE LECTURE

L’amour clandestin dans 1984, de George Orwell. La vitalité communicative de En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut. L’examen minutieux, méticuleux, scrupuleux, voire la dissection pointilleuse de nos gestes banals dans Le Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules de Philippe Delerm. La générosité dans le livre de Marie-Sabine Roger, Vivement l’avenir. La magie des mathématiques dans le roman de Yoko Ogawa, La formule préférée du professeur. L’attendrissant Petit Prince, de Saint-Exupery où chacun peut reconnaitre ce qu’il a de meilleur en lui. L’univers de candeur éperdue des personnages d’écorces des forêts d’Arbonie chez Jéphan de Villiers. La relation entre Hazel Grace et Augustus Waters dans Nos étoiles contraires de John Green. La vertu balsamique de l’écriture dans Philippe, de Camille Laurens. La passion amoureuse d’Elissa dans le livre de Claude Pujade-Renaud, Dans l’ombre de la lumière. Les deux montres toujours arrêtées au poignet du commissaire Adamsberg dans Quand sort le recluse, de Fred Vargas. Le souffle poétique d’André Velter dans Zingaro suite équestre, qu’illustre ces mots : Nomades de tous les pays, semez l’histoire et le temps par les sentiers du monde. Les premiers émois, l’érotisme de la première fois dans D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de Jón Kalman Stefánsson. La grande scène qui voit Solal séduire Ariane, dans Belle du Seigneur, d’Albert Cohen. La mort de Paolacci dans Les Sentiers de la gloire de Humphrey Cobb.

Ainsi, il y a le premier livre lu, il y a des livres marquants, il y a des livres qu’on ne lira jamais, il y des piles de livres, des livres qui restent longtemps dans la pile, il y a des livres « cultes », des livres menus, des livres sérieux, des livres qu’on feuillette, des livres qu’on rachète, des livres qu’on se promet de lire un jour, des livres qui tombent à pic, des livres qui tombent des mains, il y a le dernier livre lu, il y a des livres… on attend même pas qui sortent en poche, il y a des livres couche tard, des livres qu’on ne lâche pas, des livres de mère en filles, il y a des livres à lire à voix haute, des livres à relire, des livres généreux, il y a des livres annotés, il y a tous les livres et c’est heureux.

Il y a Blanche ou l’oubli de Louis Aragon pour Blanche et Marie-Noire, et le chemin de la reconstitution du souvenir. Il y a Noces, d’Albert Camus, pour la célébration des noces de l’homme avec le monde. Tous les chats qui traversent La Vie mode d’emploi, de Georges Pérec. Il y en a même un qui appartient à tous et à personne, et dont le narrateur dit qu’il est « coupé ». Il y

a aussi la simplicité et l’humour de Kenneth White s’adressant à Henri Michaux dans Mes propriétés

Propriétaire je suis moi aussi

j’ai douze arpents de silence blanc

tout au fond de mon cerveau

Un Océan de pavots, Un fleuve de fumée, Le Palais des miroirs, d’Amitav Ghosh. Les montagnes de poésie discrète et chaleureuse, loin du pathos, du narcissisme, du nombrilisme contemporain de nos voisins helvètes : Nicolas Bouvier, Philippe Jacottet, Maurice Chappaz. L’érotisme mêlé à l’éducation religieuse au Moyen-Âge dans Du domaine des murmures, de Carole Martinez (car le temps d’une brise, Eros s’égare sous les jupes de Bérangère accouplée avec le monde, et l’on peut se demander : est-ce le souffle de Dieu ?) Le goût que prend le hussard Angelo Pardi dans Un bonheur fou de Jean Giono, à cavalcader dans les vallons secs de Haute-Provence avant d’atteindre l’Italie. Ce goût pris par le cavalier et le cheval, durcissement du jarret mêlé au long frisson des flancs, sabot frappant le sable devenant regard sentinelle, enfin cela avance dans un petit vent plein de facétie qui tourneboule et fait craquer la soie cuivrée des chênes rouvres et alors ça vous entraîne dans une rage de frissons mêlés d’un bonheur fou… Marcel, dans Le Capitaine et les rêves de Björn Larsson. L’âpreté et le caractère glacé des paysages, la rugosité pourtant si tendre des personnages, la délicate poésie qui inonde Les Buveurs de lumière de Jenni Fagan, et puis cette phrase : Ces derniers temps, la peur la suit partout. C’est comme deux petits pieds qui tambourinent en permanence derrière elle. Quand elle se retourne, il n’y a rien, juste d’imperceptibles empreintes de pas dans la neige. Et encore la chambre d’écho des maux et des mots de tout en chacun, sans que nous nous sentions jamais voyeurs, mais juste ouverts à l’humanité de l’autre que constitue La Maladie de Sachs de Martin Winckler tandis que, si l’autre n’était pas qu’un terroriste à abattre, le silence des armes donnerait place au droit, comme tente de nous dire Jean-Paul Chagnollaud dans Israël/Palestine, La Défaite du vainqueur.

La rage d’Éric Vuillard dans L’Ordre du jour et ces phrases : On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi. Et on voudrait tant ne plus tomber qu’on s’arc-boute, on hurle. À coups de talon, on nous brise les doigts, à coups de bec on nous casse les dents, on nous ronge les yeux. L’abîme est bordé de hautes demeures. L’apaisement et la sagesse de Mario Rigoni Stern dans La Dernière partie de cartes, quand il écrit, J’ai compris que les hommes libres n’étaient pas ceux qui nous gardaient, encore moins ceux qui combattaient

pour l’Allemagne de Hitler. Les hommes libres, c’étaient nous qui étions enfermés là. Ou encore, à cet autre endroit : Ce matin, au soleil levant, je suis parti faire une petite promenade en compagnie de mon chien Sirio. Avec dix jours d’avance, j’ai entendu le chant du coucou. C’est bon signe et mon coeur s’est rempli de joie. Et tous les livres d’ Akira Mizubayashi, Une langue venue d’ailleurs, Petit Éloge de l’errance, Un Amour de mille ans, pour son art de saisir par les mots

une relation en devenir

une émotion artistique,

un instant décisif,

soit

l’essence même du vécu

Car un livre, c’est comme un rendez-vous. On espère, dès l’ouverture de la première page, on fait peu à peu connaissance puis on plonge sans retenue dans l’univers ainsi offert, comme celui du peintre Marek Szczesny, interviewé par Gilles Altieri : J’ai peur c’est vrai, d’aller vers quelque chose de trop figuratif. Alors tout se situe entre ces formes qui sont sorties de moi, non définies, assez abstraites, peu identifiables. Je ne voudrais pas que ces formes évoquent des choses réelles, mais d’un autre côté, elles doivent signaler quelque chose c’est donc une question très difficile. Et René Char qui écrit pour Elise : Comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir de vous : vous êtes le présent qui s’accumule ou dans Aromates chasseurs, Tout ce qui se dérobe sous la main est, ce soir, essentiel. L’inaccompli bourdonne d’essentiel. Nous inventons des formes dont nous touchons les extrémités ; presque jamais le coeur. Et Ossip Mandelstam écrivant à Anna Akhmatova et Boris Pasternak : Je suppose que je ne devrais pas me plaindre. J’ai la chance de vivre dans un pays où la poésie compte. On tue des gens parce qu’ils en lisent, parce qu’ils en écrivent. Ou Léonora Miano, dans Crépuscule du tourment, affirmant qu’il n’est pas utile de fréquenter longuement un être pour que le simple fait de l’avoir frôlé devienne un événement. Ou encore ces deux phrases, extraites de L’Herbe des nuits de Patrick Modiano : Les saisons varient et se confondent dans le souvenir comme si celui-ci, au cours des années, vivait de sa propre vie, d’une vie végétale, et qu’il n’était jamais une image fixe et morte. Et : Le temps palpite, se dilate, puis redevient étale, et peu à peu vous donne une sensation de vacances et d’infini, car ce très beau roman, très fluide, toujours pudique, est empreint de poésie et se lit d’une traite. C’est une autofiction poignante en clair-obscur dans la brume intemporelle et pénétrante des souvenirs de l’auteur ; souvenirs qui jaillissent comme des

herbes et que l’on broute sans fin. Ou encore ces phrases de Colette extraites de La Naissance du jour qui m’ont profondément comblée lorsque je lisais ce livre, il y a très longtemps, pressentant devant ces éclatements poétiques tout empreints et de lucidité et de nostalgie, que ce chemin vers la sérénité ne serait pas un jour étranger à mes propres préoccupations et que la nature serait, elle, une réponse incontournable. Demain je surprendrai l’aube rouge sur les tamaris mouillés de rosée saline, sur les faux bambous qui retiennent à la pointe de chaque lance bleue une perle. Et plus loin : aurais-je atteint ici ce que l’on ne recommence point… Cette langue épique, musclée, mystique, érotique, poignante, éprouvante à force de beauté de La petite Catherine de Heilbronn, de Heinrich von Kleist que j’ai découvert dans un café de la place Saint-Sulpice, parmi un va et vient incessant qui s’offrait, joyeux et piquant, à ma curiosité « d’enfin posée », « d’enfin seule ». J’avais devant moi un café chaud et le livre ouvert. Mon café bu, je baissais les yeux sur ce qui m’attendait : et je ne relevais la tête que deux heures plus tard. Transportée, émue, fascinée par cette histoire d’amour qui m’avait farfouillé l’âme dans des recoins inexplorés sans jamais lâcher la poésie. Et en plus, c’était une histoire d’amour qui finissait bien. Le bonheur ! Celui de la lecture, célébré cette fois par Pascal Quignard, dans Abîmes : C’est moins l’histoire que le réel, que la distance non finie entre les lieux et les temps que l’océan qui nous en sépare, que l’espace sans bornes qui nous en dérobe l’aspect, que l’abîme qui nous rejette à jamais sur la rive, que nous aimons alors. C’est cette distance sans espérance d’être comblée que nous recherchons de sentir en lisant. Distance sans espérance d’être comblée entre ce que nous avons connu et ce que nous n’aurions pu éprouver. Les volumes développent des organes et des âges dans nos vies plus riches que la liberté de nos songes. C’est ainsi que les lectures nous mènent au fond du monde plus loin que les voyages.

Ou ces autres mots de Anna Akhmatova :

Cette merveille de notre rencontre,

Etait lumière et chanson.

Je ne voulais plus

Aller nulle part.

C’était une amère douceur

qu’un bonheur au lieu d’un devoir,

Je devais ne pas lui parler,

Et j’ai parlé longtemps,

Que les passions étouffent les amants,

Qu’elles exigent des réponses !

Nous n’étions plus, mon ami, que des âmes

Sur le bord du monde.

Mais aussi cette Traversée, en compagnie de Marie-Hélène Lafon : Au commencement, le monde était fendu. Au commencement il y a la fente, la Santoire et sa mouillure vive au fond de la vallée qu’elle a creusé. Ou ce désir de marcher et de revenir souvent dans Les Jardins de Morgante et d’attendre le soir dans l’appartement de L’Embardée de Jean Paul Goux.

Mais aussi L’humour et tendresse avec laquelle Pascal Commère décrit la vie difficile des paysans, dans Lieuse. Comptable en milieu rural, il les accompagnait dans leurs démêlés avec les banques, les vétérinaires, les maquignons, et les a aimés parce qu’ils étaient des êtres démunis et fragiles comme nous.

Aimer les hommes, beaucoup les aimer pour pouvoir les aimer… Gérer la maison, servir, protéger, garder ou jeter, c’est de la femme et de cela dont Marguerite Duras veut nous parler dans La Vie Matérielle qui n’est qu’une espèce de livre qui veut parler de tout, une histoire et l’absence de l’histoire. La grande Histoire, la plaidoirie de L’homme qui rit devant les pairs d’Angleterre à la Chambre des Lords et celle de Victor Hugo, tout au long de ce livre. Et encore tout Le Comte de Monte-Christo, d’Alexandre Dumas, car installez-vous confortablement avec ce livre et plus rien n’existera autour de vous, ni le bruit, ni les interpellations et vous serez entièrement absorbés par l’aventure. Les conteurs qui ont traversé un siècle ou plus, ne sont pas dans nos mémoires par hasard.

Et aussi ce qu’écrit Henri Michaux, dans Poteaux d’angle : Une certaine araignée chaque matin fait dans la nature et en tout lieu qui s’y prête une toile admirablement régulière. Après ingestion d’un extrait de champignon hallucinogène — que par ruse on lui a fait prendre — elle commence une toile dont petit à petit les spires ne se suivent plus et partent de travers, et d’autant plus que la quantité absorbée est plus considérable : une toile de folle. Des parties s’affaissent, s’enroulent, Zygiella notata, c’est son nom, ne s’arrête pas avant d’avoir obtenu la dimension habituelle mais, devenue incapable de suivre son plan, un plan qui pourtant ne date pas d’hier, mais de dizaines ou de centaines de siècles, passant intact et parfait de mère en fille, elle commet des erreurs, des redoublements, ailleurs laisse des trous, elle, si soigneuse, et passe outre. Les dernières spires sont un balbutiement, un vertige, c’est comme si elle avait eu un éblouissement. Œuvre en ruine, ratée, humaine. Araignée si proche de toi maintenant. Nul sur la drogue n’a plus justement, plus directement exprimé le trouble des enchevêtrements. En frère, regarde ses ruines en fil. Mais qu’a-t-elle donc vu, Zygiella ?

Peut-être a-t-elle vu l’Aube, celle d’Arthur Rimbaud,

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route

du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes

se levèrent sans bruit.

un poème qu’il faut lire en hiver,

alors qu’en toute saison, comme l’écrit Françoise Héritier dans Au gré des jours, Il n’y a guère de plus grandes satisfactions que celle d’avoir passé quelques heures dans une conversation à bâtons rompus, pleine de vivacité, de renversements, de tête-à-queue, de retours en arrière, de mots d’esprit, de fous rires, de mines offusquées… avec une amie. Ce sont des moments de grâce et de grande vérité. On écoute, on admire, on compatit, on se confie, on fait confiance, on s’abandonne, on rit de bon coeur, on se moque gentiment, on se dit : « tu te souviens du jour ou…? » C’est délicieux. Cela dure toute la vie. Je ne cherche rien tant que cette simple amitié-là, sans arrière-pensées, sans chausse-trapes, sans ambiguïté, simplement parce que c’est nous et qu’on s’aime. Montaigne avait su trouver les mots justes pour le dire.

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